Une quinzaine de Québécoises se préparent à vivre la plus importante compétition de leur jeune carrière, mais elles pourraient devoir renoncer au Mondial juvénile de handball si elles ne trouvaient pas 150 000$, faute d’être soutenues par le Canada.

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«Ça me frustre parce qu’on travaille fort», lance Clara Halus-Udrea, une pivot lavalloise de 16 ans de la formation canadienne.

«Pour les autres équipes, ce n’est pas une question financière, elles continuent à s’entraîner pour le Championnat du monde, ajoute celle qui s’entraîne environ 15 heures par semaine en plus d’être coach et arbitre. Ça m’énerve un peu qu’on doive faire avec un problème d’argent au Canada… On n’habite pas dans un pays pauvre!»

L’unifolié ne fait en effet pas partie du tiers monde, mais, au handball, il est classé «pays émergent».

Handball Canada reçoit de l’argent de la Fédération internationale afin de participer à certaines compétitions. Toutefois, ce n’est pas le cas automatiquement pour les événements importants, comme les Mondiaux ou les Jeux olympiques. Tout repose alors sur l’aide gouvernementale. Ce qui n’est pas le cas à Ottawa parce que la fédération nationale ne répond pas aux critères de Sport Canada, qui offre de l’argent à des organismes.

Jusqu’à la fin du mois

La troupe des entraîneurs Éric Choquette, Stéphane Berteau et Marie-Claude Toupin, composée de 22 personnes, se donne jusqu’à la fin de mars avant de confirmer sa participation au Mondial, afin de laisser le temps à un autre pays d’amasser les sommes nécessaires en cas de désistement.

Choquette ne veut pas revivre l’histoire de 2022, quand son équipe s’était qualifiée pour le Mondial, mais avait dû renoncer à y participer.

«On ne pouvait pas ramasser 100 000$ en deux mois», se remémore-t-il.

Pour l’instant, il y a 70 000$ dans la tirelire, grâce à des commanditaires, aux parents qui ont accepté de verser 3000$ par enfant et à une campagne de sociofinancement.

«Ça va quand même vite et on n’a pas encore trouvé la moitié de l’argent, note Maxim Reid, une joueuse de 16 ans de Lévis. C’est un stress, mais je suis quand même confiante.»

Maxime Reid

Crédit photo : Éric Bouly

À la surprise générale

Contre toute attente, l’équipe juvénile à la feuille d’érable a remporté l’argent lors de la phase continentale Amérique du Nord et Caraïbes de l’IHF Trophy, à Porto Rico, en décembre.

Cette deuxième place lui a permis de se qualifier pour le Mondial, qui aura lieu à Chuzhou, en Chine, en août.

«On ne savait pas à quoi ressemblaient les autres équipes [les Canadiennes ne se mesurent pas souvent à l’élite mondiale]alors on ne savait pas vraiment à quoi s’attendre, explique Reid, qui souhaite poursuivre son développement en France. On a fait de notre mieux. J’ai quand même été surprise, même si je savais qu’on pouvait aller loin.»

handball

Crédit photo : Photo fournie par Éric Choquette

Payer pour représenter leur pays

Ses coéquipières et elle ont fait leur boulot. Normalement, elles devraient se concentrer sur le sport afin d’être au sommet de leur forme en Chine. Elles doivent cependant faire face à un défi supplémentaire: le espèces.

Si les athlètes de handball doivent payer pour représenter leur pays, c’est que la fédération nationale ne répond pas aux exigences de Sport Canada.

L’équipe canadienne féminine senior avait d’ailleurs dû amasser des sous, il y a quelques mois, pour aller aux Jeux panaméricains.

Un laisser-aller au sein de la fédération ces dernières années a grandement nui, mais aujourd’hui, le dossier avance.

«Les relations avec Sport Canada vont bon train, affirme la directrice exécutive à la Fédération canadienne, Nadia Lefebvre. La prochaine fenêtre pour une subvention possible est 2025. Nous sommes en mode préparation pour leur fournir toutes les informations nécessaires afin de retrouver le financement.»

«Un trou noir»

Néanmoins, c’est maintenant que la formation juvénile a besoin d’argent.

«On se croise les doigts, dit Choquette, estimant les chances de voir ses protégées aller au Mondial à 30 ou 40%. Intérieurement, je garde espoir, mais on est dans un trou noir.»

► Pour contribuer à la campagne de sociofinancement: makeachamp.com/fr/juvenilehandballcanada.

Alice Florescu

Crédit photo : Photo fournie par Éric Choquette

Comme Les 12 travaux d’Astérix

Les membres de l’équipe canadienne juvénile de handball se sentent un peu comme des héros de bandes dessinées qui cherchent le laissez-passer A38 dans une maison qui rend fou.

Iuliana Udrea ne pensait pas qu’il serait «aussi compliqué» de trouver 150 000$ pour permettre à la formation de sa fille Clara de prendre part au Championnat du monde.

«Des fois, il y a 150 pages [à lire et à remplir]. Je me sens un peu comme dans Les 12 travaux d’Astérix!» dénonce la membre d’un comité de parents motivés.

«L’équipe s’est qualifiée pour les Mondiaux, ce n’est pas une excursion! On ne demande pas des millions. On est prêt à payer une partie et on demande seulement de l’aide pour pouvoir représenter le Canada. Je suis un peu surprise. Je savais que le handball n’était pas très connu ici, mais je me disais qu’une équipe nationale devait avoir de l’aide.»

Des sacrifices

Pour plusieurs parents et entraîneurs, les sacrifices familiaux et financiers sont énormes. Les vacances sont consacrées aux tournois, les temps libres aux entraînements.

«Je prends congé pour faire des appels et tout le dédale administratif», soutient l’entraîneur Éric Choquette. Ces temps-ci, mes soirées et mes week-ends sont consacrés aux recherches [de financement] et à écrire des lettres. […] Il y a des moments de découragement, mais avec la passion des parents et des athlètes, ça permet de garder espoir.»

«Présentement, les filles n’ont aucune bourse, aucune aide financière: vive les parents!» s’exclame-t-il, espérant que la Fédération québécoise, qui n’a pas plus d’argent que son homologue nationale, trouvera une façon d’aider ses joueuses.

En raison des coûts élevés, certaines ont dû abdiquer.

«J’ai dit aux athlètes de continuer de s’entraîner, que je gardais la porte ouverte, qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver, relate l’entraîneur. Si on a un généreux donateur ou que les paliers gouvernementaux décident d’engranger des sous ou qu’une compagnie aérienne décide de nous aider…»

Maxime Reid

Crédit photo : Photo Éric Bouly, fournie par Jean-Sébastien Reid

Éternel recommencement

Depuis près de 40 ans, Jean-Sébastien Reid navigue dans le handball, d’abord comme joueur, puis entraîneur, administrateur et parent.

«Ce qu’on constate, ce sont toujours les efforts qu’il faut faire pour faire tomber les barrières étant donné qu’on est un sport différent ou émergent. C’est quand même un sport olympique, très reconnu en Europe», souligne le président du club de Lévis.

«Je vois quand même la lumière parce que de plus en plus nos jeunes équipes sont performantes. Mais on a toujours l’impression de devoir retrousser nos manches et de recommencer», ajoute-t-il avec résilience.

handball

Crédit photo : Sari Des

À nous le podium dénoncé par Québec

L’objectif d’À nous le podium était d’investir dans les meilleurs athlètes canadiens en vue des Jeux olympiques de Vancouver de 2010. Avec 26 médailles, dont 14 d’or, l’initiative a touché la cible. Mais depuis, les critiques sont nombreuses concernant ce programme qui distribue de l’argent aux organismes sportifs nationaux.

«Le modèle de financement fédéral À nous le podium est dénoncé depuis plusieurs années par le Québec, puisqu’il finance principalement selon les performances», a écrit au Journal Mathieu Durocher, l’attaché de presse au cabinet de la ministre responsable du Sport, du Loisir et du Plein air, Isabelle Charest.

«C’est effectivement extrêmement désolant, puisque plusieurs athlètes québécois qui évoluent sur la scène canadienne se retrouvent dans des situations similaires, a-t-il poursuivi en référence à l’équipe canadienne juvénile de handball. On a même des athlètes qui sont des médaillés olympiques de différentes disciplines qui doivent défrayer les coûts pour aller en Coupe du monde par exemple. On souhaite que le gouvernement fédéral soutienne davantage le sport de haut niveau.»

handball

Crédit photo : Photo fournie par Jean-Sébastien Reid

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