Depuis que Kevin Mayer avait annoncé souffrir du tendon d’Achille et expliqué qu’il pensait avoir moins de 50 % de chances de pouvoir terminer son décathlon, l’abandon du champion du monde en titre paraissait inéluctable. C’est ce qui est arrivé, après un 100 m couru en 10 »79 (-0,1 m/s) et un saut en longueur à 7,25 m (-0,1 m/s). Souffrant du tendon, occupant au classement la seizième place avec 1 782 points loin derrière le Canadien Damian Warner (2 020 points), le recordman du monde n’avait plus rien à espérer…

« Arrêter, c’est la décision qui s’imposait ?
Je suis quand même nettement moins en dette que par rapport à Doha (abandon lors des Championnats du monde 2019). Je sentais que j’étais inhibé. Ma jambe gauche ne faisait pas le même travail que la jambe droite et ça créait un déséquilibre à la longueur. C’est difficile d’abandonner. Tout le monde dit c’est difficile le décathlon, mais essayez de l’abandonner quand vous êtes aussi à fond que moi ! À chaque saut, je me disais, allez encore un petit dernier, encore un petit dernier.

Au-delà des médailles et tout ça, mais qu’est-ce que je vibre quand je suis dans un Championnat ! Ce (vendredi) matin, je me suis réveillé en me disant : put…, ça y est, c’est aujourd’hui ! L’attente était encore pire que d’habitude parce que je n’avais aucune certitude de savoir jusqu’où j’irais. Clairement, je ne pensais même pas arriver au 100 m ! Tout ce qui est fait est pris et n’est plus à prendre. J’ai eu un réglage sur 100 m, des réglages en longueur en grand Championnat et je m’en servirai l’année prochaine. Je n’ai pratiquement pas de dette, même si j’ai ma douleur au tendon d’Achille qui est quand même grosse. Mais je ne suis pas dans le mal total.

Pas de regret ?
Je suis en paix avec moi-même sur mon choix, je suis en paix avec ce que j’ai fait. J’ai bossé comme un taré, j’étais plus fatigué ce matin parce qu’on a bossé comme des tarés. Maintenant, je pense que les vacances vont faire du bien. Je pense que je tiens le bon bout. J’ai trop hâte d’être à Paris. Et là c’est énorme parce qu’à l’échauffement, je sentais mon tendon, je savais qu’après le 100 m ça allait être compliqué. Donc avant, dans les starting-blocks, je me disais : vas-y, imagine comme si c’était à Paris, comme si c’était à Paris… J’ai eu la pression qui montait de dingue et j’ai essayé de la gérer comme il fallait. J’ai fait un bon départ, c’est un très bon réglage pour Paris. Je suis très positif, bien sûr. On essaye…

« Je sais ce que je vaux en ce moment. Je sais que ça peut être magnifique l’année prochaine »

Vous paraissez serein comparativement à votre abandon à Doha ?
À Doha, on était à la perche quand j’ai abandonné. Là, je suis à la longueur. C’est les vacances pour un décathlonien de faire 100 m, longueur. À Doha, nerveusement, j’étais plus fatigué et je n’étais pas en accord avec moi-même. J’étais allé dans des douleurs qui n’étaient pas humaines, qui n’étaient pas normales. Dans le sport, ça ne devrait pas exister d’aller jusque-là. Aujourd’hui, j’ai beaucoup moins peur pour les minima parce que je sais que dans deux mois, mon tendon, ce sera réglé et je pourrai aller chercher un décathlon sympa dans un endroit sympa. Et de toute façon, il va falloir bosser parce qu’on a un petit Allemand qui est « on fire » (Leo Neugebauer, en tête du décathlon après trois épreuves sur des bases de plus de 9 000 points) et ça donne envie. J’ai ressenti tout ce que je ressens d’habitude en Championnat. Ils ont tous l’air fermé, l’air fermé sur le stade d’échauffement et je me nourris de ça. J’adore ça. Je n’ai qu’une hâte c’est de refaire un Championnat.

Comment s’était passé votre 100 m ?
Pendant la course, à partir des 30 mètres, je me disais : mais c’est pas toi ça, c’est pas toi ! Et malheureusement, c’était véridique. C’était technique, pas physique : pendant le 100 m, je n’ai pas eu mal. C’est entre les épreuves que ça augmente petit à petit. Franchement on ne va pas se cacher, c’était comme à Doha. Je sais que je n’aurais pas pu finir. Je commençais à avoir des tensions à des endroits où je n’ai pas l’habitude d’en avoir parce que ma jambe gauche ne faisait pas son taf. À un moment donné, il faut accepter. J’ai fait 10 »79, c’était mon premier 100 m depuis Eugene (aux Mondiaux l’an dernier) avec ce problème-là. Il faut se dire que si tout va bien le jour J, je sais ce que je peux faire ! Et je ne vous le dirai pas parce que j’ai envie de vous créer la surprise et je n’ai pas envie de parler comme tous les gens qui parlent qui disent qu’ils vont faire des perfs et qu’ils ne les font pas. Mais je sais ce que je vaux en ce moment. Je sais que ça peut être magnifique l’année prochaine. Mais la frustration est incroyable. »

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